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V. Eros le vaincu ou les mots de l’amour

Le jour ne tarderait plus à s’ouvrir.

La lumière naissante percerait froidement l’obscurité muette de la chambre miteuse qu’ils avaient partagé. Elle viendrait avec une certitude calculée remplir les fibres du fin rideau déjà plus si blanc, accroché à la fenêtre dans l’espoir futile de lutter contre les intrusions du soleil.

Avant peu, elle gainerait chacune d’elles et tuerait ainsi la pénombre qu’ils avaient patiemment attendue la veille.

D’abord, avec une hésitation presque feinte, puis dans la précipitation achèverait ce qui avait commencé avec les bâillements du levant.

 

Allongée, jambes repliées contre elle-même, elle habitait son flanc. Elle n’était plus qu’à un souffle de lui, si proche que lorsque ses lèvres brodaient la dentelle de ses mots, elle ne pouvait empêcher qu’elles ne rencontrent sa peau.

Elle lui parlait, murmurait ce qu’elle souhaitait qu’il n’entende pas dans son sommeil, laissant à la poussière qui saturait l’air de la pièce et les questions et les réponses de ses longues interrogations.

 

Mais le temps viendrait tantôt à manquer alors que l’endroit acceptait déjà la clarté. Le tapis mousseux du sol se creusait des sillons laissés par un phébus grandissant.

Son monologue se faisait supplique, vague conjuration, entêtement de prières pendant qu’elle veillait à son exhalaison.

Elle voulait dire ces mots à son oreille sans pour autant oser bouger du nid qu’elle s’était gagné. Les consonnes et les voyelles entremêlées glissant sur sa langue se faisaient neuvaines en terre consacrée, ponctuées de menus baisers.

 

Et toujours plus loin gagnaient les rayons du soleil dans la chambre. Alors elle gardait les yeux fermés, espérant que la mer d’or refluerait encore.

Elle lui disait tout ça, racontait tout bas les mots de l’amour qu’elle ne devait pas et qu’elle ne pourrait bientôt plus.

Puis, elle sentit la morsure, quand sur son talon chauffaient les premiers tisons du jour. Tout lui était perdu, et la chambre, et les rêves et lui dans sa dernière trêve.


Le feu sur sa peau la ramenait au réel, effaçant sans douceur les délices de son ignorance. Elle savait et avait su, qu’à tout jamais il ne serait plus.

IV. Le conquérant

Au pied de la tour rugit la clameur d’une guerre sans honneur

Au pied de la tour, hurlent les trompettes ennemies au centre des heurts

Jéricho à ma porte

Au pied de la tour, seul comme plusieurs

Les ruines de la tempête habillent la tentatrice imprenable

De tant d’efforts mugit l’animal

Infatigable, à coup d’estoc, il frappe au travers de brics et de brocs

A coup de taille, sépare les ors de l’ivraie et du toc

Le destructeur

Alors change la danse, différente est la transe

A coeur invaincu et corps impatient, s’accorde la visite de quelques tréfonds  

Et il attend

Tapi, il veille et défend

Butor intrépide - le cavalier

Celui qui s’empare de l’impromptu né du vide

Au pied de la tour il donne, enveloppe et ressent

Ses regards ses atours mais jamais elle ne se rend

Et il attend

Gravit chaque barrière, les sommets de chaque donjon

Toujours il accourt, lui

Le conquérant

Celui qui recolle, remboite et fixe

Dépose les armes au temps de la rixe

Le puissant

Aux mains tendres fait de ses deux sceaux un sacre - sa chair pour ornement

Et puis encore, il attend

Au pied de la tour à coeurs placides et corps immobiles  

Sa prise est d’airain dans une coquille fragile

Dans la nuit, lui crache sa bile

Mais il attend

La faille, la craquelure dans chaque entaille

Brisant les délicates faïences de sa persistance

Il attend

L’avènement de la défaillance, les bris dans la brique

Lui, le bâtisseur, le géant, le rêveur,

Il attend

Que la dame ait sombré

Que les chaînes soient tombées

Dénudées. Exposées.

Portées comme une parure

Lui, l’immuable régalien

Il attend

Et de son souffle naquirent ses liens

 

III. Arcane Majeure

Portée par l’infernale bourrasque sous de sombres cieux,

Fuyant la cavalcade égarée par l’océan généreux.

Las ! Gisant au coeur du carnage,

J’ai voyagé en terre inconnue

Quand les abîmes me recrachèrent seule et nue.

Dardée par les aiguilles acérées d’une averse sauvage,

J’ai reconnu dans les nuages la funeste palette du tortueux poète,

Mais alors qu’entre chaque goutte tu m’apportes ces nouveaux paysages,

Toi que mon coeur reflète.

Si peu qu’importent désormais mes frasques et mon air chassieux

A la dérive, je me barricade , visitant mille lieux .

Et à l’aune de cet idoine camaïeu

Qui se pare des saveurs divines d’un surprenant chaos

Je m’allonge baignée de nos constellations.

Quand enfin ! laissant paraître la chair derrière la façade,

Ma périlleuse escapade m’accoste au soleil de ta peau.

Dans cette patiente stupeur, à l’ombre de vertes cimes se chuchotent ces secrets

Qui sous mers ou sur terres m’enivrent des couleurs de tes mots,

Qu’en moi ils prennent racine,

Seuls hôtes qui me gagnent et altèrent mon égo

Non que le stupre, à toi mon monstre terrible et mutique

Quand il me touche de son regard douceur canne à sucre

Et qu’à mon entour forcit la massive armure du chêne atlantique.

J’ai sonné la trêve à la faveur de nuits de lunes impudiques,

Suivant les traces, jolies bosses ou tendres creux, des empreintes tacites

Que les songes me laissent avoir une dernière fois, le souvenir absolu,

Tout au bout de mes doigts, de nos amours en crue.  

II. La tempête

La brume s’était levée, rognant peu à peu les contours du paradis tant chéri. Elle avait gagné les désirs inassouvis, les avait rappelés à l’ennui. Elle m’avait recouvert, des ses droits, m’avait reprise toute entière. Ses draps épais et son confort cotonneux, la sensation si bien connue : la brume m’était revenue. 

Ses crocs jaloux dans le tendre de ma chair que je lui laissais volontiers.

Ces premières embrassades au retour de celui que l’on aurait perdu de vue. Elle ne m’avait pas oubliée, la brume, et je reconnaissais son odeur par trop sucrée, de confiserie comme lors de nuits passées dans les allées des fêtes foraines. Quelque chose de sur, en dessous cachant la moisissure qui ne tarderait plus à remonter.

Ils s’allongeait là, ostentatoires et cachés, devant mes yeux les signes annonciateurs de la tempête.

Dans mon attente incessante, je regardais le bleu dans le lointain du ciel, nu de tout nuage, impavide et magnifique de solitude. Lui qui tuait le bruit et le silence dans un mélange sourd vous coupant de la rumeur ambiante, doux souvenir.

Il n’y avait plus que cela, l’attente.

Que chaque goutte, une à une se manifeste, accompagnée des puissants zéphyrs. L’attente et le spectacle mirifique de ma propre destruction en devenir.

Les nuages approchaient rampant ou galopant chacun dans sa teinte argent, larguant son content de flèches empoisonnées.

Silencieusement, sans même faire un mouvement, la tempête m’avait débutée.

Les orages en cascade, à l’intérieur du coeur absent avaient fondu sur le barrage - Rompu.

Et l’hystérie de lave chaude passait alors d’une veine à l’autre ravageant et les champs, et les digues et les ponts.

La tempête n’avait pas de nom, non plus que d’ombre, elle n’était que le vide dans les hurlements.

I. Le miroir

L’orage

C’était l’orage qui était né d’eux

Au cœur du trouble, leur première rencontre

Dans l’instant la fureur – de celle qui déchire les cieux et lacère son tapis d’étoiles

L’orage

Et je m’accroche sous tes paupières au peintre obscur : ce regard aux nuages amoncelés

Il avait choisi son nuancier, du gris tristesse au noir détresse

Il y avait de la pluie dans nos clichés, de la brume sur nos jours heureux

Parfois du soleil, que je me cache à l’ombre de tes yeux

L’orage

Il était le bruit, la plainte, le cri,

L’absurde qui couvre la rumeur du monde et lui fait retenir son souffle

L’orage était né de ses mots : ils avaient empli la pièce noire d’encre,

De celle-ci ils s’étaient tatoué la peau

L’orage

Et les grondements dans l’air

Face à face, reconnu sans t’avoir vu,

A la porte de nos souffles s’embrassent les âmes gémellaires

Paume contre paume en réflexion contraire 

A toi mon miroir, à l’identique nous partageons la même brisure

Brèves éraflures fièrement parées,

Ajourées ces couronnes d’épines quand dans le fracas de notre guerramour s’entendent rugir la maille contre l’épée

Et rudoyer la masse contre l’armure

Le silence

Et puis, l’incessant vrombissement de ces métaux faits de notre ordinaire

Cachés, entre les mensonges distillés à dos d’éclair, les murmures aux notes damnées

“Sauve-moi”

avait-il déclaré

Lui qui fourrageait encore, pillant chapelle et prieuré

En appelant au démon rédempteur guettant les aurores

“Aime-moi”

Lui avait-elle écrit

Aux lueurs des nuages détruits

Soufflaient les vents des premières tourmentes

Quand ils cachaient leurs amours au creux des tempêtes

Leur dernier abri

La langue de l’amour

Ipagination a organisé un concours le mois dernier autour du thème “la langue de l’amour”, la date limite étant le 27 avril.

J’ai eu très fort la volonté d’y participer, mais il semblerait que je ne sois jamais capable de terminer les choses à temps. 

Alors plutôt que d’envoyer du travail aux rebuts, je m’en viens partager les cinq pièces que j’avais souhaité proposer. 

Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close :
Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs,
J’ai rencontré ma mort sur un bouton de rose.
In “L’extase d’un baiser” de François Tristan L’Hermite

100 ans

Et dire que j’ai failli laisser passer ça, les 100 ans de Duras.

J’ai beaucoup lu et recherché différents genres. Des auteurs m’ont émue aux larmes, mais je ne crois pas avoir jamais connecté autant qu’avec Marguerite Duras.

Je ne prétends pas connaître son œuvre dans son entier, bien au contraire, il me reste encore moult trous à combler tant cet ensemble est vaste.

Pourtant, ses mots et l’urgence dans ceux-ci m’ont touchée… comme des millions d’entre nous je suppose.

Elle fait partie de ces gens-là, qui savent parler aux autres, dont la voix porte plus loin et dont l’âme est certainement plus grande. Cette géante dans ce petit corps.

L’été dernier, j’ai revu “Hiroshima, mon amour” au cinéma et je ne suis pas certaine d’avoir eu le cœur si près de se décrocher ailleurs. Je ne parle même pas de larmes ou de chagrin.

Juste Duras, le cœur à s’en décrocher. Et c’était tout.

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